Auteur/autrice : Estelle Vonfeldt

« Tu l’as vu ? – Quoi ? », etc.

J’ai des feutres et une coiffure tous neufs. Faut que je m’habitue aux deux. J’ai pas trop le temps de faire autre chose que dessiner n’importe quoi dans mon petit carnet et pas trop l’envie de faire autre chose qu’absorber des dizaines de romans et de BD, mais je vais vous dire : ce que j’aime quand je dessine, c’est que ça m’incite à regarder les gens sans me contenter de les survoler. Bien que le résultat soit maladroit, j’en retire toujours une connaissance supplémentaire. Par exemple, la dame qui ressemble à Chucky en vieux, là, c’est Doris Lessing (désolée, Doris). Et si je n’avais pas passé quelques minutes à la massacrer dans mon carnet, je n’aurais sans doute pas remarqué son regard moins naïf et doux qu’il n’y paraît, ou son sourire en fait plus proche de la moue amusée. Ou même la classe incroyable de son col relevé et de sa main qui effleure la toile du canapé. J’ai l’impression d’être comme ces gens qui accumulent compulsivement tout un tas d’objets jugés inutiles. Je m’en fous, quand je mourrai, je me dirai « Ben c’est déjà ça. »

Sic transit miam miam

Si je devais faire un top 10 de mes émissions de TV/web TV préférées du moment, j’y glisserais sans hésiter Escale à Nanarland, mais aussi Cuisine des Terroirs, l’émission d’Arte qui explore les richesses culinaires européennes jusque dans les cuisines de ses habitants.

J’aime cette émission pas seulement avec mon estomac. Sinon, je serais aussi fan des autres émissions de cuisine. J’aime cette émission parce qu’elle met dans mon salon l’odeur de la sciure de bois fraîchement tombée, celle des feuilles mortes qui rouillent sur le métal de la brouette, la chaleur de la cheminée et la fraîcheur de la pâte qui prend forme au milieu des traces de farine.

Je revois ma mère nous apprendre à faire de la confiture et je visualise mon père occupé à lutter contre l’envahissement perpétuel des ronces sur le chemin qui mène à son atelier. Je me souviens de nos poules qui venaient chier sur le sol de la cuisine (les poules sont très malpolies) et des tartes aux groseilles frippées par le four. Que des trucs de campagnard urbanisé, quoi.

J’aime autant ma campagne natale que je la déteste, mais je me doute que je finirai par y retourner un jour. Ce jour-là, je vous préviens, j’aurai aussi laissé mon amour pour les gens se transformer en dégoût total. C’est quand même souvent dans ce sens-là que ça marche. On croit toujours que les misanthropes sont nés comme ça, alors que c’est juste de gros sensibles qui ont épuisé leur stock.